ORAISON POUR AIME CESAIRE
Le plus grand des silences s’est ouvert parmi nous. Le plus insoutenable aussi.
La plus grande des forces s’est aujourd’hui brisée. Une forêt entière semble portée à la dérive par la chute d’un seul et immense fromager.
J’entends. J’entends « le grand air silencieux de la déchirure » qui remonte les criques, les cryptes, les flancs de la Pelée, les mornes et les conques de lambis, et qui s’attarde dans la rumination des vieilles mangroves avant de s’en aller vers les consciences du monde.
Aimé Césaire nous a quittés.
Au seuil de cette parole, je mesure ce qu’il y a de dérisoire à vouloir exprimer l’insondable de cette soudaine absence. Je soupèse ce qu’il y a d’impossible pour seulement évoquer la démesure de notre tristesse et de notre désarroi. Et je suis submergé par l’inutilité de tout ce qui pourrait être dit, quand celui qui s’en va relève d’une telle magnificence, d’un degré si soutenu de lutte et d’exigence. Dans l’histoire d’un pays, il y a des manifestations importantes, qui marquent son histoire, qui marquent sa mémoire et qui s’inscrivent dans la conscience collective. Le départ de ce grand Homme, Aimé CESAIRE, est une perte considérable pour cette terre, pour ce peuple et pour le monde. Quand je parle du monde, je pense singulièrement à l’Afrique et plus largement au peuple noir d’Amérique, de la Caraîbe ou d’ailleurs pour lequel Aimé CESAIRE a livré une bataille digne, noble et déterminante.
Je voudrais profiter pour remercier, au travers des manifestations de reconnaissance, l’action médiatique mais surtout pédagogique de l’ensemble de la presse locale et de la presse, d’une manière générale. Je me permets de parler de pédagogie médiatique, car en permanence, nous avons l’obligation de nous révéler à nous-mêmes, de prendre la mesure et l’importance de nos grands Hommes, de nos Héros. Et c’est dans ce sens qu’il faut comprendre tous ceux qui militent pour que l’œuvre d’Aimé Césaire soit pleinement inscrite aux programmes d’enseignement : connaître notre histoire, connaître nos cultures, nos héros… est pour nous, une exigence pour mieux consolider notre personnalité collective et lutter contre toutes les formes d’aliénation.
La seule consolation, c’est que cet abîme (qui se creuse à la mesure de ce que nous avons perdu) installe au même moment, dans notre esprit et dans nos cœurs, un horizon très vaste, comme une richesse ancienne mais qui soudain prendrait son éclat le plus pur, sa signification la plus intense, et, pour nous tous en Martinique, comme pour bien des peuples du monde, son injonction la plus impérieuse.
Césaire.
Aimé.
Toi dont le prénom fut comme une prophétie et le miroir d’une existence.
Toi qui fus la matière de tout ce qu’il faudrait de matière pour réussir la plus admirable simplicité. Toi qui fus la substance même de l’attention la plus généreuse aux autres, du don de soi, du don d’une vie entière, pour refuser (sans concession et sans rien perdre de la plus haute noblesse) tous les attentats et tous les crimes contre l’humain.
Toi qui précipitas l’Afrique - l’Afrique pillée, offensée, massacrée ⎯ contre les mauvaises consciences du monde occidental, contre les dominations, contre l’oubli et les paternalismes, et qui fis du mot « nègre » ⎯ comme de toute la race noire ⎯ l’étendard de ce qu’il y avait de plus large, de plus digne, de plus humain, mais aussi de plus intraitable dans le refus que les peuples du monde dressèrent, ensemble, contre la peste coloniale.
Toi qui fus le compagnon des luttes du 20ème siècle. Toi, grâce auquel il n’existe pas une âme, pas un courage, pas un sacrifice, qui ne fut escorté par la voix du poète ; pas une ferveur qui n’ait été portée, transportée, emportée, par la magie miraculeuse du verbe poétique de la grande Négritude ; pas une détresse qui ne se soit ressourcée dans quelques vers du Cahier d’un retour au pays natal ou dans les grondements salubres du Discours contre le colonialisme.
Toi, c’est-à -dire tout ce qui, dans ce siècle terrible s’est avancé vers la liberté, vers un plus de conscience, de dignité humaine ou de civilisation, s’est accordé à ta présence, s’est accordé à toi.
Aimé, toi qui, malgré l’ampleur de ta présence au monde, consacras l’essentiel de tes forces aux plaies de ton pays ⎯ ce pays minuscule qui pourtant te parut toujours inépuisable dessous les frappes de la domination et du colonialisme.
Toi qui, dans les pires instants, fus pour nous la seule parole de dignité, mais aussi le seul mot d’ordre du travail et de l’Autonomie, rappelant incessamment à tes militants : la chance de la Martinique, c’est le travail des martiniquais. Toi, le seul cri de l’injonction contre les renoncements, et qui sans rien perdre des souffles de la terre, tenant ton rang parmi les fils aînés du monde, t’inscrivis si profond dans ces cases, ces quartiers, ces travaux quotidiens auprès des indigences, au chevet des milliers de petites gens tombées des plantations et des enfers de la canne et du sucre, et que tu accompagnas durant 56 années de ta vie pour leur trouver de l’eau, un lopin de terre, un mur, un toit, un plancher, un lit, un emploi, une école, en les aidant du coup, à survivre et en leur offrant les moyens de leur liberté et de leur émancipation.
Toi qui fus l’idée de liberté, dans ce qu’elle comporte d’utopie fondatrice et même refondatrice, mais qui sus l’augmenter du réalisme qui permet de faire un pas, de le tenir gagné, et de lui ajouter un autre pas… Un effort quotidien durant lequel, pourtant, tu trouvas le temps de la solitude extasiée, le temps de ces promenades, à Basse Pointe, à Tartane, au Diamant, à la Caravelle, à la montagne - je veux parler de la Pelée - et durant lesquelles tu contemplais non pas les paysages mais des présences amies : des arbres sculptés par le travail du vent ; les manguiers d’avril ; le carême qui pourchasse par les mornes l’étrange troupeau des rousseurs splendides ; les déchirures en dorade des feuilles de bananier ; le sang des flamboyants ; le téton flasque des Pitons ; le triple cœur pantelant des balisiers (tu en as fait l’emblème de ton parti) l’infime merveille du colibri dont tu t’étonnais toujours qu’un corps si frêle puisse supporter sans éclater le pas de charge d’un cœur qui bat…
J’entends encore ta voix qui disait que l’hibiscus n’est pas autre chose qu’un œil éclaté d’où pend le fil d’un long regard…
Alors, cher Aimé, pour toi, tellement hors d’atteinte et tout autant si proche de chacun de nous, pour toi qui craignais par-dessus tout, le déshonneur de trop d’honneurs, il ne saurait y avoir meilleur lit que ce long gémissement soulevant notre fierté.
Ma fierté, La fierté de tout un peuple.
La fierté de ces mains calleuses qui n’ont fait que donner, de ces paupières lourdes d’avoir trop longtemps regardé les fatalités. La fierté de ces inlassables travailleurs, de ces agriculteurs du terroir, de ces ouvriers militants, de ces militants de la culture, de ces hommes de la terre et de ces Hommes de la mer, renforcés dans l’esprit et dans le cœur par ta détermination, ceux que tu as aiguisés contre la dépendance, ceux que tu as armés contre l’aliénation, ceux à qui tu as appris à être conscients de leur être, de leur histoire, pour mieux lutter contre toutes les formes de résignation, t’expriment depuis deux jours leur profonde et éternelle reconnaissance.
C’est l’hommage d’un peuple, le peuple martiniquais, à un homme bon, généreux, intègre, incorruptible.
C’est l’hommage d’un peuple, le peuple martiniquais, à un homme : le père de la nation martiniquaise.
Comment expliquer cette ferveur du peuple envers toi, envers ton action, envers ton message.
Certains diront qu’il s’agit de ta très grande proximité avec ce peuple, de ta lutte permanente contre toutes les formes d’exclusion, d’oppression, d’injustice, de racisme, de ton grand esprit de tolérance et de ton humanisme universel reconnu.
D’autres mettront en avant ton trait de caractère, celui des grands poètes prométhéens comme Victor Hugo, ce caractère commun d’invariance, ce sentiment premier qui est une constante, quelque chose de fondamental et d’inaltérable qui fait de toi, un homme de parole, respectueux du peuple, de ce peuple dépositaire de toutes les valeurs, garant de l’avenir et ultime recours démocratique.
Certains pourraient même s’avancer à réduire cette reconnaissance du peuple à la satisfaction de besoins immédiats, de besoins matériels.
Non, cher Aimé. Avant tout le monde, de manière prophétique, tu as éveillé les consciences, tu as tracé les routes, ouvert des chemins et des voies pour une nouvelle conception de la liberté et du progrès. Tu nous as donné la force de regarder demain. Tu nous as sommé de trouver la force d’inventer notre route et la débarrasser des formes toutes faites, des formes pétrifiées qui l’obstruent. Voilà l’explication essentielle et fondamentale c’est la reconnaissance par le peuple de ta clairvoyance et le caractère prophétique de tes choix.
Ton message est de manière indiscutable, d’actualité.
Il est contemporain des problématiques sociales, économiques et culturelles que nous rencontrons et nous incite, au-delà de nos frontières à construire le progrès sans renfermement sur soi, dans la dignité et dans la responsabilité pleinement assumées… dans une France, une France mieux ouverte à la différence, mieux ouverte aux identités, autrement ouverte au multiculturalisme, et plus ouverte aux libertés locales, mais aussi au sein d’une Caraïbe, dans laquelle nous devons mieux exprimer notre appartenance.
La fierté de toutes ces âmes qui ont tenu à te remercier, ceux du peuple, jeunes et moins jeunes mais aussi, les militants de la première heure, ceux qui ont résisté avec toi, auprès de toi, pour toi, tout ce pays, cette Terre, ta terre, à qui tu as tout donné, et qui t’offre aujourd’hui sa fière douleur comme un hommage à la fois simple et solaire, une célébration totale mais très pure.
J’entends encore ton inquiétude, ton Å“il terrible, et ton souci qui regardait passer le troupeau des vieilles peines, tandis que tu te penchais souvent vers moi, pour demander : « Alors maintenant ? que vas-tu faire ? Qu’allez vous faire ? » Je te disais alors, très simplement, et très confiant : Nous allons continuer. Continuer avec ce que tu nous as donné.
C’est pourquoi ton silence, maintenant irrémédiable, n’ouvre pas à l’absence, n’ouvre pas à l’abandon, n’ouvre pas au désespoir. Ton silence doit nous inviter au recueillement, à la construction d’une nouvelle espérance, à un recommencement, à prendre un nouveau départ. Nous nous armerons de tout ce que tu nous a laissé : ta doctrine, ta philosophie, ta parole, certes, mais aussi et (je te cite) :
« Avec des bouts de ficelle, Avec des rognures de bois, Avec de tout de tous les morceaux bas, Avec les coups bas, Avec des feuilles mortes ramassées à la pelle », nous te promettons de poursuivre le combat et de l’assumer collectivement en ton nom.
Nous réaffirmons cette revendication fondamentale : la reconnaissance de notre identité de martiniquais, l’affirmation de notre droit à l’initiative historique et à la responsabilité, fondements de notre doctrine qui s’inscrivent par ailleurs, dans notre droit naturel à l’autodétermination.
Comment ne pas être sensible à ce message ! Toi qui as sacrifié toute ta vie à la cause martiniquaise et à celle des peuples opprimés.
Oui, tu nous as incité à « ne pas désespérer des lucioles », à ne pas craindre « la communication par hoquets d’essentiel », tu nous as rappelé que « le décompte des décombres n’est jamais terminé » tu te promènes maintenant parmi nous, comme durant toute ta vie, tenant les mains, portant les cÅ“urs, asséchant les paupières, nous forçant à regarder le ciel, à nous soutenir les reins, à trouver le courage de tenir, le souci de veiller au plus large, l’exigence de dégager des routes, des pistes, de trouver le moyen d’avancer sans renoncer à rien, et sans rien perdre de la nécessité de se mettre tous ensemble, tous ensemble au travail jusqu’à l’autonomie la plus large, jusqu’à notre pleine autorité.
Alors, maître marronneur des clartés, père de conscience, cavalier du temps et de l’écume, éveilleur d’âme, éveilleur de conscience, grand magicien du verbe, compagnon de toutes les libertés, ami de toutes les vies et de toutes les beautés, père de notre nation, je sais que tu peux regarder la mort mais que la mort ne te voit pas.
Je sais que tu peux la nommer et même la traverser, mais que la mort ignore où seulement t’effleurer.
Car la flamme de ton combat était nourrie au feu de la poésie. Car la fougue de ton engagement était alimentée par la seule passion des plus démunis et des plus offensés. Car le monde que tu tenais dans le creux de ta main, main ouverte et main verte, s’ouvrait en toi, par les ravines, les falaises, les manguiers, les mangroves, les quartiers, et toutes les cases de notre pays.
Césaire, aimé, je te vois maintenant dans le palais de tes propres mots. Dans les paysages somptueux de ton verbe. Tu as rejoins ces fastes et ces éclats qui firent ta poésie. Tu as rejoins pleinement cette solitude sans partage mais tellement solidaire, et tellement attentive, et si féconde, auprès de la beauté.
Ce n’est plus toi qui vis en nous. Ce n’est plus toi qui vis pour nous. C’est nous qui poursuivons en toi.
La Martinique n’est donc pas une veuve brisée. Elle n’est pas non plus une orpheline désespérée. Tu en as fait à tout jamais une force de vie : une toute jeune personne !
Cette nation est maintenant une force qui respire à travers toi la plus haute sommation : celle de vivre au même étiage que le plus simple de tes mots, à la hauteur exacte du moindre de tes chants, la même ampleur du moindre élan de ta pensée ; avec la même volonté, le même courage, la même obstination qui sublimaient ton combat et chaque geste de ta vie.
J’entends encore tes mots : « …le vent novice de la mémoire des méandres s’offense à vif que par mon souffle de mon souffle il suffise pour à tous signifier présent et à venir qu’un homme était là et qu’il a crié en flambeau au cÅ“ur des nuits en oriflamme au cÅ“ur du jour en étendard en simple main tendue une blessure inoubliable .
Un siècle informe l’autre. Un siècle soutient l’autre.
Le 21ème siècle ne sera rien sans le niveau de conscience surgi de ce 20ème siècle que tu as marqué de ton verbe et de ta pensée. Mais ce n’est pas la Martinique du 20ème siècle, ni le monde du 20ème siècle, et surtout pas la seule poésie du 20ème siècle qui porte ton assise, mais toute la conscience des peuples, des cultures, des civilisations, toute la poésie du monde à travers les âges et à travers le temps.
Tu es de tous les siècles, c’est à dire de toutes les dignités, de toutes les fraternités, de toutes les libertés.
Tu es de toutes les ferveurs pour l’humanisation de l’homme. Tu es de toutes les poésies.
Et, en cette triste époque où des peuples entiers, affamés par le libéralisme, sont acculés aux émeutes désespérées pour obtenir du riz, du mil, du soja ou du blé, où l’Afrique et tous les nègres du monde souffrent et gémissent encore, nous avons plus que jamais besoin de toi, plus que jamais besoin de ce que la Négritude comporte d’indépassable et même d’indispensable.
Le monde a plus que jamais besoin de toi, et plus que jamais ton verbe et ta pensée seront nos armes miraculeuses !
Aimé Césaire, comme tu le disais toi-même à propos de Delgrès, à mon tour « je te clame, et à tout vent futur, toi buccinateur d’une lointaine vendange »â€¦
Merci, Aimé CESAIRE.
Serge LETCHIMY 19 avril 2008
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